Panel 2

Commentaire du Panel 2 : Objets et concepts : fongibilité contre spécificité

Mustapha Arihir : « L’étude des conflits internationaux : l’approche constructiviste et la nécessité de la transdisciplinarité à travers l’étude du concept de reconnaissance »

Florent Pouponneau : « Sociologie de l’Etat et épistémologie des Relations Internationales »

Le discutant, Frédéric Ramel, a résumé l’objet de ce panel aux dynamiques conceptuelles. La question de départ est de savoir si les concepts sont des ressources fongibles ou s’ils résultent du développement endogène d’une discipline des Relations internationales. Il y a convergence des deux papiers en faveur de la première posture. Cette position est défendable à deux points de vue. D’abord, académique, dans le sens où la recherche n’avance que par innovations résultant souvent d’emprunts conceptuels. C’est la logique du progrès scientifique, même si l’innovation est transgressive et provoque des réactions conservatrices. Un point de vue extra-académique ensuite, celui des enjeux internationaux auxquels l’on est confronté. La demande existe par exemple du côté des militaires pour expliquer les guerres, or celles-ci ont changé et se déroulent au cœur des populations. L’élément technique des guerres classiques ne suffit plus et il y a un besoin d’intelligibilité de la perception des identités. La fongibilité existe par la demande des praticiens et des acteurs eux-mêmes. Mais comment la définir ?

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Ceci est délicat car elle signifie littéralement « consommer par usage », avec un effet de shopping et donc un problème de cohérence d’ensemble. La psychologie et la philosophie fournissent de nombreux concepts (parfois les mêmes) mais l’incohérence reste un danger. Des excès peuvent en résulter avec pour effet pervers l’absence de retours sur investissement. Dans le langage commun on prend le concept tel qu’il est, mais le savoir en science politique est plutôt hybride dans la pratique. Les études en Relations internationales montrent que dans la plupart des cas les Etats ne peuvent pas compenser la puissance militaire par la puissance économique. Ceci est transposable à la discipline elle-même, il faut contextualiser. L’étude de l’Asie du sud montre les limites d’une fongibilité difficilement réalisable. Certains « complexes de sécurité », pour reprendre les termes de Barry Buzan, sont plus propices que d’autres à cette fongibilité. Dans le texte de Mustapha Arihir il s’agit d’illustrer la fongibilité. Celui de Florent Pouponneau est plutôt l’élaboration d’une posture de recherche. Le danger est de pratiquer l’importation conceptuelle en masse car le fonctionnement d’un objet entier se réduira alors au concept importé, ce qui est la critique de Mead par Mauss. L’ancrage empirique peut être très divers et aborde autant les représentations des élites que celles des gouvernés.

L’idéal pour une vraie fongibilité reste la circulation raisonnée des concepts comme le fait l’Histoire. Le papier de Florent Pouponneau, montrant une posture de recherche, manque d’éléments empiriques, pourtant apparus lors de la présentation à l’oral, et qu’il faut intégrer. L’argument de la fragmenation des acteurs de la politique étrangère est bon, mais le papier est trop sévère avec la littérature académique supposément waltzienne en majorité. Les néo-Rélistes offensifs insistent sur la perception des élites même au sein de l’administration, on peut se référer aussi à Putnam et à son Two-level Game. La réification complète n’est pas majoritaire. Il ne faut pas être aussi sévère avec Waltz alors qu’il est au cœur de la circularité conceptuelle en distinguant les domaines domestiques et internationaux. Sans élément d’hybridation, la fongibilité n’a que peu de sens. Le papier de Mustapha Arihir identifie deux relations en leur appliquant le concept de reconnaissance. Mais est-ce causal ou corrélatif ? Relèvent-elles de la parcimonie explicative ou est-ce un élément additionnel ? Et quelle est la dimension heuristique ? Par rapport à la théorie normative, la fongibilité peut se manifester en amont par l’importation de concepts, mais aussi en aval en nous invitant à prendre position sur la réalité. Le retour à la philosophie est assez obligatoire, à cause de la question du sens de la production scientifique à partir de ses résultats. Par exemple, la conclusion du dernier ouvrage de Pierre Favre inclut la philosophie dans les sciences sociales. Le meilleur des mondes possibles peut faire l’objet d’une étude de philosophie politique.

Pour Frédéric Ramel, la place des Relations internationales dans les sciences sociales grandit, et même à l’extérieur. Il a l’impression que les autres disciplines s’intéressent aux Relations internationales et même veulent les concurrencer. Les objets des Relations internationales sont de plus en plus appréhendés par d’autres disciplines. C’est aussi une question institutionnelle : les Relations internationales sont-elles une discipline autonome en France ? Elles ne se limitent pas à la sociologie politique et à l’analyse des politiques publiques. D’un point de vue institutionnel les voix des internationalistes ont de plus en plus de mal à se faire entendre. Mais d’un point de vue intellectuel les Relations internationales sont plus un objet qu’une discipline en soi avec ses propres théories et paradigmes.

Discussion avec l’assistance

Un membre du public a indiqué qu’en analyse de la politique étrangère américaine, l’étude classique de la place du Président dans le processus a remis Allison en cause, montrant que les méthodes développées en sociologie politique ne sont pas forcément importables en Relations internationales, même s’il existe des théories sur la bureaucratie.

Florent Pouponneau a répondu qu’il ne voyait pas d’obstacles à utiliser les outils classiques de l’analyse de l’action publique. Pour revenir sur les analyses américaines, le fondement empirique de Jervis demeure très faible dans ses affirmations sur le rôle du Président dans la politique étrangère. Frédéric Ramel a répondu a cela qu’il est vrai que l’épaisseur empirique laisse parfois à désirer, mais que la volonté existe de donner plus d’ancrage, d’autant plus que c’est une spécificité française d’aller chercher du matériau en quantité.

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Andy Smith est revenu sur le Constructivisme en interrogeant son apport : est-il complémentaire ou est-ce une alternative complète ? Il voit mal ainsi le Constructivisme comme un complément du Réalisme. Le Constructivisme social est pour lui une logique d’explication complète avec un intérêt pour les représentations sociales et pas seulement pour les représentations de la réalité. C’est une recherche des lieux où traduire ces représentations. Mustapha Arihir a répondu que les travaux sur les représentations n’hésitent pas à renverser les postulats Réalistes mais que les relations internationales restent les mêmes, ce sont des alternatives viables et complètes. Le constructivisme peut se permettre d’ignorer les autres approches car c’est une théorie globalisante. Emmanuel Rivat a renchéri sur ce point de vue en présentant le Constructivisme comme une reformulation complète, alternative n’étant pas un mot assez fort. La prise en compte d’un état d’anarchie avec une vision différente de la rationalité permet cela. L’opposition entre système international et société internationale se fait par le biais de représentations provenant d’acteurs sociaux. La limite de cette alternative est l’existence de multiples constructivismes, quatre selon Emmanuel Adler. Frédéric Ramel a soutenu cet argument en affirmant que le Constructivisme forme une famille de pensée, comme le Réalisme, avec beaucoup de conflits.

Daniel Compagnon est revenu sur le papier de Florent Pouponneau en reconnaissant qu’il pose justement le premier problème mais qu’il est injuste sur la portée empirique des études américaines. Or les obstacles méthodologiques existent bien. Le problème du repérage empirique fait que la reconstitution d’une seule décision de politique étrangère nécessite de voir au moins cinquante personnes, et sa restitution se fait souvent par le filtre d’accords de confidentialité. Il y a tout de même des cas explicites de personnalisation de la politique étrangère dans le chef d’Etat, comme par exemple la décision de Jacques Chirac de bombarder l’aviation ivoirienne. Florent Pouponneau a répondu qu’en effet Allison a eu une chance empirique remarquable et que son idée de la prise de décision en fonction de la position (« Where you stand depends on where you sit ») se rapproche de ce qu’un Bourdieu aurait pu dire sur la politique étrangère.